Faux et usage du faux

Le (bon) goût comme la mode sont des systèmes de codes dont le chic ou le trash sont des aboutissements qui guident la maîtrise du geste et la sûreté des choix, même aux niveaux les plus ordinaires, que l’individu acquiert s’il veut assurer sa participation à la communauté, mais qu’il doit dans le même temps plus ou moins les subvertir s’il veux se ménager un écart lui permettant de construire sa singularité, condition nécessaire à la circulation et à l’échange au sein de cette communauté à laquelle il aspire. Equilibre difficile, aux dosages délicats.

Dans l’affectation du goût ou dans le suivi de la mode cette double revendication peut prendre un tour pathétique. Le comble du chic étant justement de ne pas s’exhiber. L’endroit d’où il s’exprime est de ce fait capital. Plus l’écart social avec le groupe de référence est grand, plus la tentation de forcer le trait l’est aussi. La distinction passera alors par le déplacement et l’appauvrissement des signes -La contrefaçon en fournit les moyens- ou par l’exhibition de l’extraordinaire au moyen de la surcharge de l’outrance au niveau du commun, du dérisoire assumé comme tel et retourné comme une conquête.

Pour celui qui se place dans cette posture de revendication de pouvoir, il n’y a en effet que deux stratégies possibles : ou bien la personne tente de s’approprier les signes de la culture dominante prenant le risque de l’exigence coûteuse de sa mise en œuvre ; ou bien il tente d’introduire cet écart dans son propre espace préjugé dévalué et dépendant, qu’il se réapproprie en en magnifiant l’ordinaire par l’illusion de l’exception, en saupoudrant de luxe, c’est-à-dire des signes du superflu et de l’inutile, ce qui relève du trivial ou du nécessaire.

Audrey Frugier exploite et manipule dans ses travaux cette consommation contradictoire des signes de la qualité, distillant sur des objets ordinaires une esthétique chic et cheap, ou reprenant les ornements de la magnificence sur le mode et avec les matériaux du contrefait et de la pacotille.

Dénonciation ironique du besoin de paraître, du bon goût et de sa vacuité ? Elle nous propose une ponceuse et une visseuse pailletées comme des objets de luxe, un emporte-pièce en céramique qui magnifie l’outillage de l’ouvrier, de l’artisan mais surtout celui du bricoleur économe du dimanche ; ou par une conséquence inverse de la même démarche ; un lustre majestueux dont les facettes sont en plastiques, comme l’est ce miroir vénitien ou encore un mur tapissé de fleurs artificielles colorées, en papier crépon, dans des tons gais et chics encadrant le logo prestigieux d’une grande marque de luxe, tracé au pochoir.

Audrey Frugier ce faisant met en scène les glissements de forme et de matière qui sous-tendent cette circulation des signe; leurs dégradations sous l’effet du paraître, les arbitrages qui les vident de leur investissement constitutif et fait porter en définitive à la forme seule qui les incarne, tout le poids de leur signification. Elle ironise sur cette fragilité du goût qui se retourne sous l’effet de la provocation et verse dans l’outrance compensatoire et la grandiloquence de son exhibition, de la même manière que pour un rituel religieux -autre versant de son travail- ne reste vidé de la croyance que le cérémonial qui glisse alors vers le spectacle folklorique ou mercantile.

Mais ce qu’il y a de jubilatoire dans le travail d’Audrey Frugier ce n’est pas tant le renversement qu’elle parait vouloir opérer en recouvrant de la caution de l’art les parodies qu’elle propose. Son propos est plus complexe qui embrigade le lieu d’exposition, en ce qu’il est par excellence l’endroit où se propose, se construit et s’échange la valeur dans sa hauteur civilisatrice, presque au niveau du sacré et certainement au-delà des apparences. Et c’est justement sur ce point, là, qu’Audrey Frugier interpelle le regardeur.

                                                                                                                                                                       Jean-Paul Blanchet

_hum!_